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da Le Figaro
del 18 dicembre 2008 Paul Claudel Psaumes Gallimard 322 p., 25 € Saint Paul Claudel di Yann Moix |
Paul Claudel est un génie. Mais qu'est-ce qu'un génie? Quelqu'un qui invente? Pas seulement. Quelqu'un qui découvre? C'est insuffisant. Un génie est quelqu'un qui reprend toute l'histoire de l'univers à zéro. Non pas parce qu'il se prend pour le nombril du monde, mais parce qu'il est convaincu que le nombril est le seul monde possible. Aussi, pour pouvoir créer, écrire, sculpter, peindre ou filmer, le génie est-il obligé de transcrire la réalité dans une langue qui jusque-là n'existait pas: la sienne. Tout doit passer par le tamis de sa subjectivité. Il ne lui suffit pas d'être lui-même, mais que le monde et lui-même se confondent, ne fassent qu'un. Le génie est celui dont le culot consiste à faire concurrence à la réalité: Guernica est-il une tragédie vécue ou un massacre peint? Le sacre de Napoléon est-il une création de Napoléon ou de David? Quand Paul Claudel «traduit» les Psaumes, les Psaumes n'ont plus l'âge de la Bible: ils ont l'âge de Paul Claudel. Ils deviennent une part inaliénable, biologique de Claudel et finissent par être de lui, par être lui. Aucun monument, aucun texte n'est ancien: car les génies sont là qui viennent les ranimer, les renouveler. Non pas seulement les faire renaître, mais les refaire naître. Il faut être honnête: cette actualisation personnalisée, cette résurrection sur mesure, l'homme de génie, parfois, la détourne à son profit, la fait bifurquer de son intention première pour lui faire dire, à la manière d'un ventriloque, des choses qu'elle ne disait pas. Peu importe: la vérité se ressemble souvent plus dans les approximations, les entorses, les à-peu-près et l'exubérance que dans le scrupule, la précision, le recoupement et le contrôle. La vérité n'est pas l'exactitude. Vous voulez des exemples? Vous allez voir, ça décoiffe! Prenons le psaume 3, v. 6 tel qu'inscrit dans la Bible: «Je me couche et m'endors, puis je me réveille, car l'Éternel me soutient». Et voici le même psaume, un traitement de choc claudélien plus tard: «… Non, je dormais! Votre main sur moi tout à coup comme une secousse électrique!». Voici le psaume 52, v. 4 dans son jus biblique: «Ta langue prépare des ruines, comme un rasoir effilé, ô artisan de perfidie!»; et le voici claudélisé: «L'as-tu assez sucée, ta langue? l'as-tu assez faufilée, ton aiguille avec son aiguillée?». Psaume 52, v. 7: «Aussi Dieu t'abattra-t-il pour toujours; il t'empoignera et t'arrachera de ta tente; il te déracinera de la terre des vivants». Version Claudel, cela donne (accrochez votre ceinture): «Et puis cassé, c'est cassé! Ça ne tenait pas à du vrai. On a déterré le pied. Déraciné le monsieur de la terre des vivants! Épuisé, épuisé à fond, le pauvre petit pot de fleurs au monsieur!». On pourrait imaginer que les grands écrivains s'amusent à «traduire» (sous-entendu: dans la langue qu'ils se sont inventée pour comprendre le monde) les chefs-d'œuvre de la littérature universelle. C'est d'ailleurs ce qu'a fait Joyce, avec les aventures d'Ulysse. Et ce fut, aussi, la démarche de Picasso, qui, comme le montre l'actuelle exposition au Grand Palais, a transcrit en Picasso les Ménines ou la Joconde. Serge Gainsbourg et Albert Ayler n'avaient rien fait d'autre en gainsbourisant et en aylerisant La Marseillaise. Il faudrait qu'un géant d'aujourd'hui s'amuse à «traduire» les Psaumes de Claudel, on aurait alors une traduction de traduction - exactement comme Ulysse pourrait être le point de départ d'une nouvelle révolution littéraire. Ma thèse, qui n'engage que moi, est que Les Particules élémentaires de Michel Houellebecq (1998) est une traduction, en patois houellebecquien, de Femmes, de Philippe Sollers (1983). On a toujours le loisir de préférer l'original, ou plutôt l'originel, à la nouvelle version. Mais ce que nous montre ici Claudel, c'est que le sacré n'est pas dans la sacralisation: la littérature, même lorsqu'il s'agit des Saintes Écritures, a toujours besoin, toujours envie qu'on la bouscule, qu'on la provoque, qu'on la gifle même. Rien n'est sacré que ce qui est vivant. Ceux qui tuent la littérature ne sont pas ceux qui s'en emparent, la détournent, s'en servent, la triturent, la malaxent, la violent. Au contraire: les assassins de la littérature sont ceux qui la craignent. La respectent. La vouvoient. Font des courbettes quand elle passe. Lui dressent le tapis rouge. Claudel écrit à coups de massue - et c'est ainsi qu'il monte au ciel, et ses phrases avec lui. Les pieds crottés. Génial. |
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